Préliminaires
La voici..
je n'ai pas surligné les 11 mots, mais y sont-ils vraiment tous? Je soupçonne l'inconnu compère....(l'icône nue comparse!, voire l'icône nue du Nord Express!) d'avoir révisé sa copie....
-Alors tu me verras surgir, superbe et généreux, tel un chevalier des temps modernes sur son destrier d'acier muni de son casque étincelant que j'enlèverai d'un geste aussi ample que fier et, les cheveux au vent, je ne prononcerai qu'un seul mot "viens" et tu…
-Tu la veux à quoi ta pizza, anchois ou chorizo ?
Voilà ! Brisé net ! En quelques secondes, cette nana – qu'au demeurant je projette de conquérir grâce à des déclarations aussi subtiles que romantiques – vient de détruire mes illusions avec une telle candeur que j'en reste muet. Il faut dire que je n'aime ni les anchois ni le chorizo et qu'elle et le garçon attendent ma commande depuis 5mn.
-Comme tu le désires, ma douce, ma mie, peu importe le plat si tu en es l'épice…
L'ange, elle l'a pas vu passer. Je devine à son regard qu'elle est contrariée, qu'elle a faim et que mes belles phrases peuvent bien attendre que l'on ait commencé à bouffer ! Je sais bien que allons avoir du mal à nous élever au-dessus de notre misérable condition de clients d'une pizzeria de banlieue un samedi soir d’hiver ; autant se lancer avec courage : Chorizo ! Et le reste suivra. Toute cette machinerie d'embrayages compliqués qui devraient nous mener d'ici 2 ou 3 heures à l'extase au milieu des draps froissés.
Le garçon nous apporta les 2 galettes fumantes en nous souhaitant un bon appétit. Effectivement il va m'en falloir si je m'attarde sur la couleur orange électrique de ma pizza. Il faudrait pas en plus que ça m'alourdisse la viande pour la nuit qui va venir…
-Je n'ai pas très faim, mon petit sucre, commence et laisse-moi te contempler pendant ce temps.
-Merfi de toute fafon vais trop faim, crountch ! Réussit-elle à prononcer non sans avoir éclaboussé l'assiette, les verres, la table et ma main qui partait à la rencontre de la sienne.
En essuyant discrètement les traces d'anchois – ou était-ce du chorizo ?- je ne parvenais pas à localiser le problème, sentant pourtant confusément qu'il y avait un. Elle engloutissait son plat à une telle vitesse et avec de tes bruits que je restais muet d'admiration. Mais je commençais aussi à m'inquiéter pour la suite : comment parviendrai-je à l'empapaouter en oubliant sa digestion qu'elle ne manquerait pas, à ce rythme, de m'imposer…
-Tu es d'une telle vitalité quand tu savoures que j'en reste béat. Tu sembles une reine antique lors d'un repas orgiaque, l'impératrice des arts de la table, la…
-J'peux prendre ta part ?
-Euh… oui, bien sûr…
Pendant qu'elle s'attaquait à ma pizza après avoir englouti la sienne, je regardais l'heure en toute discrétion. A cette cadence, ce n'est pas dans 2 heures qu'il me faudrait assurer, mais dans 10mn.
Devant ce spectacle, je me pris à rêver de fleuves majestueux et de lacs cristallins, de rivières argentées et d'océans lointains. Je regardais cette bouche – maintenant aussi orange électrique que la pizza qu'elle broyait- qui n'en finissait plus de s'ouvrir et se fermer, ces yeux rivés à son assiette, ces mains crispés sur ses couverts et je sentais que je m'affaissais lentement face à mon verre vide et à mon avenir proche.
-J'ai fini, tu veux pas de dessert ?
Je n'étais plus capable de prononcer le moindre mot. Bien sûr qu'il m'aurait fallu un dessert, et même deux, plus un café et trois digestifs. Tout pour ne plus bouger d'ici, retarder l'échéance, me réfugier dans une tanière quelconque, fuir ce chasseur qui n'épargnerait pas un poil de ma fourrure. Je voulais bramer, creuser un terrier, hurler à la mort. Mais il fallait se lever, payer l'addition, sortir dans le froid, monter chez elle puis expirer enfin en 5mn sous les crocs de ce fauve affamé.
-Tu m'attends un instant, ma petite puce, je vais me laver les mains…
-Tu pisses ou tu chies ? C'est pour savoir si je me rassois.
Me retenant au dossier de la chaise, je bredouillai un vague "petite commission" avant de rejoindre en tanguant les toilettes où je m'enfermais avant de m'écrouler sur le siège.
Dans un état nébuleux, incapable de supporter davantage de questions aussi existentielles, je vidais ma conscience, mon estomac et ce qu'il me restait de fierté dans le lavabo, avant de croiser mon visage livide dans le miroir. Mon effluve évacué, à demi inconscient, essayant de trouver une solution j'entendis frapper à la porte.
-Tout va bien, mamour, tu es bien long, j'espère que tu l'es dans toutes les circonstances parce que je suis affamée…
J'ai repris conscience dans les bras aussi poilus que tatoués du patron de la pizzeria qui s'appliquait à me réveiller à grand renfort de claques. Je sortais d'un rêve étrange, j'étais un lézard gris, aussi gris que le rocher sur lequel je me gorgeais de soleil, veillant à ne pas me faire repérer par un rapace qui me planait au-dessus.
-Elle est partie ? Demandai-je au patron.
-Oui, avec le cuistot.
Dans un grand sourire je commandai une pizza et un pichet de rouge.
.... j'adore cette pizza! pas vous?