Les prunes
Ils sont partis en balade et malgré leur insistance je n’ai pas voulu les suivre. Trop envie de rester seule pour une fois. Me vautrer sur le canapé avec mon livre du moment et laisser s’égrener le temps, doucement. Le silence de la maison est magique. Pas un bruit, même les voisins si bruyants, pour une fois sont aussi absents. Le soleil traverse les rideaux et s’étale mollement sur les coussins. Je suis bien, je voudrais que ce moment dure une éternité. Quand même, au bout d’un certain temps mon estomac s’agite, le repas de midi est loin et il réclame. Abandonnant mon héros dans une situation périlleuse, je me levais et me dirigeais vers le garde-manger prometteur de la cuisine. Mais, au moment de passer le seuil… une idée gouteuse excita mes papilles, je sentais les prunes éclater dans ma bouche et inonder ma gorge. Je me tins, un moment immobile, hésitante, ne sachant s’il était raisonnable de se laisser ainsi mener par ses désirs. Un pas en avant, un pas en arrière. Je savais que cette option m’était défendue. Mais… cette idée avait désormais envahie mon esprit et le combat était rude. Rude mais toutefois très court. Après tout je n’étais pas obligée de le dire, et, qui s’en apercevrait ? Après avoir jeté un coup d’œil inquisiteur par la fenêtre… on ne sait jamais, je me dirigeais sûrement vers le bahut du séjour. Et, doucement j’écartais les 2 battants. Sur toute la largeur une multitude de pots de prunes au sirop étaient alignés sagement et régulièrement comme autant de copies conformes. J’en attrapais un, délicatement je l’ouvrais. Et fermant les yeux je me délectais de ce fruit délicieux. Je me laissais envahir par la quintessence exquise et amorale de ce cambriolage gourmand. Le plaisir était tel, qu’une mécanique infernale se mis en place. Pot, bouche, pot, bouche, pot bouche. Un sursaut. Les yeux ouverts je vis avec effroi que le pot refermé et réaligné n’était plus clone de ses voisins. Mon forfait était inscrit. Comment camoufler ? Comment réparer ? Comment faire pour ne pas être démasquée ? Très vite l’idée géniale me vint, il fallait faire en sorte qu’aucun pot ne diffère de ses voisins, il me fallait donc tout simplement rééquilibrer leur niveau… ce que je fis avec un plaisir grandissant. La tête penchée sur ces sources multiples, j’orchestrais avec maestria un ensemble parfaitement harmonieux. J’ordonnais précautionneusement les jarres du nectar avant de virevolter vers le canapé… J’étais bien, heureuse, je me sentais légère et follement rusée ! Et, c’est avec un sourire béat et contenté que je m’endormi.
- Kaki ?
- Kakiii ? Où es-tu ?
- Mais c’est pas vrai, tu réponds !
- Eh ! Maman ! Elle est là, sur le canapé. Elle dort
- kaki ? Réveilles toi, hé ho… Kaki !!
- Louis viens ici Kaki ne se réveille pas.
- Kaki ? KAKI ?
Energiquement mon père tenta de me réveiller, rien n’y fit. Pris d’une soudaine intuition, il se pencha me renifla. Et regardant ma mère d’un air atterré, il lui dit :
- Elle est complètement saoule.
Les pruneaux gonflés au thé et macérés dans du rhum…. Un délice, j’adore ! Depuis longtemps déjà… L’âge de 12 ans, je crois… Enfin il me semble…