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Le plumot

Liberté

12 Août 2006 , Rédigé par lilith - Pfffft Publié dans #Nouvelles...glurps

Je range mes affaires, j’en ai peu. Des livres surtout, quelques bibelots, des boites en fait. Les boites me fascinent, rondes, carrées, rectangulaires, petites ou grandes, elles me donnent l’illusion de pouvoir trier, ordonner les objets comme mes idées. Je les ouvre, j’y envoie mes tourments, et je les referme. Ça ne marche pas très bien, elles ne sont pas suffisamment hermétiques, alors, mes pensées me reviennent. Mais ça ne fait rien, je recommence, peut-être qu’un jour ça marchera ? Je range mes livres dans des boites plus grandes : des cartons, et mes boites, aussi. Je leur ai donné l’adresse de mon frère, qui veut bien stocker mes quelques affaires en attendant que je trouve un endroit où aller. Il préfère s’encombrer de quelques cartons plutôt que de me récupérer, moi. C’est plus simple, je le comprends. Je ne l’ai pas vu depuis 10 ans, il a dû changer, ses enfants ont grandi, Camille avait 3 ans, Andréas 8. Je me demande comment ils sont, s’ils se souviennent de moi ? Sans doute pas et puis, Paul n’a pas dû leur parler beaucoup de moi. Il a raison. Et Liliane ? Je ne pense pas souvent à elle, nous ne nous aimions pas beaucoup, déjà à l’époque. Elle m’avait volé mon frère, je lui en voulais de l’avoir conquis. De lui avoir donné ce que moi je n’aurais jamais pu lui offrir. Elle le savait, quand je venais parfois, les voir, dans leur petit appartement, elle me regardait avec un petit air vainqueur : « tu vois, il est à moi maintenant » semblait-il dire. Elle avait raison, il était tout à elle, j’avais perdu la connivence qui nous unissait, il était loin, je n’existais plus. J’étais une invitée, parmi d’autres, alors vite je fuyais, préférant revivre nos révoltes et nos éclats de rire plutôt que de subir son indifférence. Maintenant, ils ont un pavillon en banlieue, près de chez ses parents, comme elle le souhaitait. Ils vont à l’océan tous les ans, au même endroit, dans la même maison. Ils voient les mêmes personnes, sans doute, ses amis, à elle. Les siens petit à petit ont été balayés. Pas assez conformes à ses objectifs de vie. Peut-être que c’est cela l’amour : être capable d’aimer suffisamment pour laisser l’autre vous vider de votre substance. Je ne reconnaissais plus Paul, il était devenu un autre, maintenant, ce doit être encore pire, le temps n’arrange rien, ni pour moi, ni pour lui, sans doute.

Je regrette mon enfance, tout semblait si simple, mon père, ma mère, Paul et moi, nous étions heureux, je crois. Il aurait fallu que le temps s’arrête ; au moment des vacances, par exemple. Je me souviens, nous allions à l’océan, à Mimizan. Les jeux, les baignades, les gaufres le soir, avant de rentrer au camping,…les apéros, les rires, les copains. J’étais bien. Pourquoi est-ce que ce n’est pas resté ainsi ? Fin août, la plage désertée, les meilleurs moments des vacances, un océan d’huile, quand les vagues semblent enfin se reposer d’avoir porté tant d’enfants, couvert de leurs éclats, tant de cris. Un soleil fatigué d’avoir doré toutes ces peaux. Je voudrais remarcher, pieds nus dans le sable, concentrée sur les crissements de mes pas.

Je pourrais peut-être y revenir, voir si j’y retrouve un peu de mon enfance, qui sait ? Peut-être n’est-elle pas perdue à jamais, ce serait bien.

Mes affaires sont prêtes.

Demain, la liberté, demain les portes s’ouvriront à moi. Je ne sais    pas si l’air que je respirerais aura un parfum. Ici tout sent l’eau de javel, le propre, pour laver nos fautes en plus des cellules. Est-ce qu’il y a de l’écho dehors ? Je ne me souviens plus. Ici les sons se cognent aux murs, aux plafonds, et nous reviennent, nous décourageant de l’envie de parler, d’échanger nos malheurs. Demain je sors et je ne suis pas sûre de le vouloir vraiment, j’ai peur. J’ai peur de retrouver les autres, les innocents, un monde peuplé d’innocents qui forcément continuera de me juger, de me haïr pour ma faute que je ne paierais jamais assez à leurs yeux.

 

Ils ont raison : je ne pourrais jamais payer, le pardon ne s’achète pas et ma mémoire sera toujours là.

J’ai quelques adresses, je n’ai pas voulu de leurs centres d’accueil, de réinsertion. J’ai peur de retrouver cette ambiance déprimante qui règne ici. J’ai envie d’être seule, loin de tout pour me réhabituer à l’espace, un endroit, peut-être à l’océan. Il faut d’abord que j’aille chez mon correspondant, de toute façon j’y suis obligée. Condition sine qua non à ma liberté. En Dordogne, je ne connais pas la Dordogne, et je n’en rêve pas.

La nuit tombe. Il faut que je dorme. Encore un somnifère, il faudrait que j’arrive à m’en passer… Demain.

….
Driiiinnnnnd !!!

-Merde, c’est l’heure, je venais de m’endormir.

….
Driiiinnnnnd !!!

-C’est bon, je me lève.

Je m’étire du mieux que je peux dans ce lit trop étroit.

Je m’assoie.

C’est aujourd’hui.

Je me lève.

Le ciel est gris, mauvais présage ?

Je me lave les dents.

Longtemps.

Je me rince le visage.

Je m’essuie.

Je m’habille.

Je me rassois sur le lit.

Une mécanique bien huilée.

Comment vais-je faire sans ça ?

J’attends.
….

Clac ! chrouic !

La porte s’ouvre.

- A vous Clara, suivez-moi, prenez votre sac.

- Et le reste ?

- On viendra le récupérer plus tard, il y a des papiers à signer.

- Ok

 

Les couloirs sont longs. Le silence règne, inhabituel. Les autres sont à la promenade

Les portes s’ouvrent, puis se referment derrière moi. C’est la dernière fois que je les franchis. Je regarde, un peu hébétée, je me fais l’effet d’un parachutiste qui va faire son premier saut. Je ne vais pas reculer, ça fait dix ans que je suis dans cet avion…

Enfin, le bout, les derniers papiers à signer, le cachet final.

- On vient vous chercher ?

- Heu, non…

- On vous appelle un taxi pour vous déposer à la gare.

- D’accord, mais comment vais-je payer ?

- Pour le taxi et le billet de train pas de problème. Pour le reste vous aurez à nouveau accès, sans tutelle, à votre compte bancaire. Voilà les papiers.

- Merci.

- Bon, je vous souhaite bonne chance. Votre correspondant vous attend.

 

Je suis dans la salle d’attente… c’est le comble pour une prison ! J’attends mon taxi. Mon sac de voyage m’a rejoint.

Quelle immensité une gare ! Que de mouvements, que de bruits, l’écho y est encore plus prégnant que dans mon « pensionnat »…

Les paysages défilent. Je ne reconnais rien, j’ai l’impression d’être sur une autre planète. Il n’y a presque personne dans le wagon.

Les gares succèdent aux gares, j’aime bien le rythme du train, cette espèce de nonchalance, je suis bercée. Des gens montent, descendent, et moi je reste, mon voyage est long. Je ne sais pas bien où je vais. Comment vais-je faire pour affronter cette nouvelle vie ? Je ne connais personne, je ne suis pas sûre d’ailleurs d’avoir envie de connaître quiconque. L’idée d’adresser la parole à quelqu’un me glace.

Périgueux, point final.

Je descends, un peu titubante du train. L’air, ici, n’a pas la même odeur. Je dois me rendre dans la salle d’attente de la gare, décidément, ma liberté passe par là ! Xavier Duchamp, mon correspondant doit m’y rejoindre, il m’a prévenue qu’il aurait une vingtaine de minutes de retard. Je m’assoie, et j’attends. Mes yeux se ferment, et j’essaie d’imaginer ce que sera ma vie à présent. Je n’ai jamais vécu à la campagne, encore moins dans une ferme. Il m’a parlé d’aller faire des marchés dans les bourgs environnants, je ne suis pas sûre d’être capable de conduire, ça fait tellement longtemps …

Je n’ai envie de rien, en fait.

Je n’ai pas envie de recommencer.

Je n’ai pas envie d’exister.

Je n’ai pas envie d’oublier.

Je ne le pourrais pas de toute façon.

Mon fils avait 6 ans.

Ma journée s’était mal passée.

J’étais énervée.

Il était énervant.

Je l’ai frappé.

Même pas mal.

Il disait.

Même pas mal.

Même pas mal.

Même pas mal.

Même pas mal.

….

Maintenant, il n’est plus là.

Il n’aura plus jamais mal.

….

Dans ma poche, ma main frôle la dernière chose qu’ils m’ont rendue, là-bas. La boite de somnifère, elle est tiède, comme une bouillotte. J’ai froid, très très froid. Je vais me réchauffer. Je me lève. Dans le coin de la salle d’attente il y a un distributeur d’eau.

Je n’ai plus envie d’attendre.


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M
Bjr Lilith :-)))Que de souffrances...@ bientôt toâ, Bisousssss
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H
Bonjour matinal et bon mercredi...
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